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L’incroyable titre inédit de Supertramp

Enquête sur un groupe mystérieux : Idle Hands

jeudi 9 septembre 2010 par Will Z.

L’histoire débute un jour où, parcourant les six volumes de l’excellente compilation Circus Days, je débusque un morceau intitulé Remember, interprété par, selon les notes de pochette, Idle Hands. C’est un choc : je connais cette mélodie. Mais d’où ? Après quelques instants passés à fouiller ma mémoire, le déclic se fait...

Il s’agit d’une autre version de Words Unspoken, titre paru en 1970 sur le premier album méconnu de Supertramp, bien loin des autres productions discographiques du groupe.

Et pourtant, chers lecteurs, quel disque ! En écoutant Supertramp, on pense à Pink Floyd période Atom Heart Mother, au progressif de Yes - tant par le chant que par les structures morcelées de plusieurs chansons (en tête les 12 minutes de Try Again)-, aux Doors, évoqué par les solos d’orgue (sur It’s a long Road par exemple) ou à Selling England by the Pound de Genesis lorsque des borborygmes de clavier et des notes de guitare façon Steve Hackett font leur apparition. L’album se pare également d’une teinte psychédélique, folk et mélancolique, à l’image de Aubade and I Am Not Like Other Birds of Prey, simple et touchante avec sa déroutante introduction à l’orgue, et le sublime Words Unspoken qui nous occupe aujourd’hui.

Idle hands

Mais revenons donc à Remember, ce titre inédit, franchement différent de la version de Words Unspoken... Je pense d’abord à une reprise, mais cette hypothèse s’écroule rapidement. Il est évident, après une écoute approfondie, qu’il ne s’agit absolument pas d’une reprise : c’est bien Roger Hodgson, le chanteur de Supertramp, qui apparait sur ce titre. Alors, quoi ?

La pochette du sixième volume de Circus Days ne livre pas d’informations supplémentaires sur le groupe mystérieux. Pas de crédit musicien. Pas de date d’enregistrement. Néant. Je décide d’utiliser Internet, outil formidable, pour découvrir quels musiciens se cachent derrière Idle Hands. Verdict ? Toujours rien, ou presque. J’apprends sur un site que Remember a été enregistré en 1969, soit un an avant l’album de Supertramp. Cette histoire prend une tournure de plus en plus étrange.

Je me tourne alors vers un forum consacré à Supertramp sur lequel je suis fort bien accueilli. Après écoute, les membres sont tout aussi intrigués que moi. Ils n’ont jamais entendu parler de ce titre et trouvent étrange que les paroles soient identiques à celles de l’album (mis à part les passages remplaçant les refrains). Pourtant, m’assurent-ils, ces dernières ont été écrites par Richard Palmer, ce qui exclut que le morceau soit antérieur à son arrivée dans le groupe en août 69. Pour ce qui est du nom, pas de traces de « Idle Hands » dans l’historique des patronymes du combo ; cela dit, ajoute-t-on là-bas, de « Mains dégueulasses » à « Supertramp », si canular il y a, son auteur a de l’humour.

Je ne suis pas plus avancé que ça, me trouvant face à deux hypothèses : le « fake » pur et dur ou une démo inconnue, même des amateurs de Supertramp, puisque cachée sous un autre nom.

Phil Smee

J’en arrive donc à la conclusion suivante : le seul qui pourra me renseigner précisément et me permettre de résoudre cette énigme est Phil Smee, lui-même, fondateur du label Bam Caruso et éditeur des titres de Circus Days. Celui-ci est également responsable de l’album d’inédits de Syd Barrett (l’indispensable Opel, ce troisième disque que le premier leader de Pink Floyd n’aura jamais l’occasion d’enregistrer) et est derrière une série impressionnante de rééditions d’albums, en tête ceux de Soft Machine et de Fairport Convention.

La traque commence. Après une longue recherche, j’entre en contact avec un journaliste suisse qui a interviewé Smee : j’obtiens ainsi le courriel du responsable de Bam Caruso.

Fébrile, je compose un message. J’éprouve des difficultés à dissimuler, sous de jolies phrases, mon admiration pour un type qui a exhumé des joyaux tels que Swan Lee de Barrett, Take me in your garden de Druid Chase ou encore l’album de Arzachel. Puis, tombe ma question sur Idle Hands, en guise de conclusion.

Phil Smee me répond très rapidement et amicalement, m’apportant, enfin, la solution. Le titre Remember a été compilé depuis un vinyle acétate original sans indication autre que Idle Hands – Remember écrit à la main sur l’étiquette blanche centrale. Aujourd’hui, Smee, qui a malheureusement revendu le précieux vinyle depuis, est en mesure de confirmer qu’il s’agit bien d’un enregistrement démo pour le premier album de Supertramp.

Peu de temps après, un passionné de Supertramp, décidé à tirer toute cette histoire au clair, me contacte. Pour faire avancer mon enquête concernant le mystérieux titre, il me propose d’utiliser l’un de ses contacts, Alan Simon, auteur-compositeur breton, qui a collaboré avec Hodgson sur l’album Excalibur. Le chanteur de Supertramp (qui vit retiré en Californie) étant difficilement joignable, Alan Simon me dirige vers Fabrice, grand connaisseur du travail de Hodgson, employé chez Sony Music.

Notre spécialiste commence d’abord par écouter le titre au sommet de cette page et l’authentifie (contrairement à ce qu’avait affirmé un autre lecteur prétendant y entendre un « synthé yamaha des années 80 »). Il entre alors en contact avec Richard Palmer.

Richard Palmer

Richard Palmer, guitariste, chanteur et parolier, a composé les premiers titres de Supertramp avant d’écrire des textes pour King Crimson. Il est même à l’origine du nom Supertramp, d’après un roman de William Henry Davies, Autobiography of a Supertramp (Autobiographie d’un super clochard), le groupe ayant d’abord choisi de s’appeler Daddy (nous y reviendrons plus tard, mais n’anticipons pas).

Rapidement, les réponses de Palmer à toutes mes questions arrivent, replongeant l’homme dans la genèse du groupe Supertramp.

En 1969, après une prestation avec la formation The Joint, le claviériste Rick Davies est abordé par un millionnaire néerlandais, Stanley August Miesagæs. Les deux hommes sympathisent et restent en contact. Quelques temps après, Miesagæs propose un soutien financier à Davies, s’il s’entoure de meilleurs musiciens. Le claviériste dépose une petite annonce dans le journal Melody Maker : « Véritable opportunité. Recherche bassiste, batteur et guitariste. » ; seront retenus Roger Hodgson, Keith Baker et... Richard Palmer. Le groupe se produit sous le nom Daddy.

Les temps sont difficiles. Le mécénat de Miesagæs est loin d’être suffisant : Daddy reçoit juste assez d’argent pour survivre et acheter du matériel, bouclant les fins de mois avec la tournée des clubs, notamment en Allemagne, parfois au rythme de plusieurs concerts par jour.

Grâce à son carnet d’adresses, Miesagæs permet tout de même au groupe de décrocher un contrat chez A&M Records. Fin 69, les musiciens répètent aux Morgan Sound Studios de Londres afin d’enregistrer leur premier album.

C’est durant cette période que le titre Remember est archivé sur un acétate, c’est-à-dire un vinyle supportant un nombre restreint de lectures et permettant de réécouter les dernières prises dans le but de les améliorer. Le disque est enregistré en octobre 1969. La face A, toujours inédite aujourd’hui, propose Saying No, titre non retenu pour le premier album de Supertramp (sur une musique de Davies et Hodgson et des paroles de Palmer). Quant à la face B, il s’agit de... Remember, bien entendu. Quelques mois plus tard, en mars 1970, ce morceau voit son refrain modifié et, par conséquent, également son titre - toute référence au mot Remember ayant disparu.

Idle Hands, par contre, n’a jamais existé, affirme catégoriquement Palmer, certain de sa mémoire pour ce genre de détail et premier possesseur de l’acétate, excepté dans l’imagination de celui ( ?) qui a écrit le nom du groupe sur le précieux vinyle.

Épilogue

La suite de l’histoire est connue. Le batteur Keith Baker quitte le groupe juste avant l’enregistrement de Supertramp. Il est remplacé par Robert Millar qui partira vers d’autres horizons, en compagnie de Richard Palmer, peu de temps après la sortie du premier album, laissant Davies et Hodgson voguer, seuls aux commandes, vers le succès et la célébrité.

Reste l’opus Supertramp et ce fameux Remember à faire tourner en boucle, en attendant que Saying No refasse surface un jour... ou pas.

Well, remember that’s the only time I need you...

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